« Confort moderne »
Du 17 octobre 2020 au 30 janvier 2021
De la rue, l’imposant bureau en zébrano sur lequel est posé une maquette de grand ensemble induit une alerte dans l’esprit du passant devenu soudain observateur. A l’aperçu de la photographie en plan large dressée en vis-à-vis de la bibliothèque, le questionnement émerge : que cherche-t-on à figurer ainsi ? La représentation d’un bureau d’architecte ou de constructeur au milieu du siècle dernier ? Pourquoi ici et maintenant ? La seconde salle, avec ses scènes d’intérieur datées, pourrait confirmer l’impression décorative laissée par la première, si la série photographique de Nicolas Moulin, ses maquettes, ne projetaient une forme de tension dans chacune des pièces (bureau, salon, salle à manger…) reconstituées pour l’occasion. Cités-dortoirs sans âme, édifices mégalomanes en passe de s'effondrer, autant de no-man’s lands, au sens premier du terme, créés par l’artiste, comme un réquisitoire envers une architecture qui aurait oublié de servir l’homme ou que l’homme aurait désertée.
Et pourtant les grands ensembles apparus dans les années 50 ont été salués comme un progrès indiscutable dans des pays où se posaient simultanément la question du manque de logements et celle du mal-logement.
Le contexte ainsi posé sera source d’un formidable élan dans les domaines de l’architecture et du design avec en embuscadela question budgétaire qui rapidement orientera la décision politique vers la construction de logements collectifs au détriment de la maison individuelle. Rotival contre Prouvé. La messe est dite. D’autant que ce nouvel urbanisme est auréolé des couleurs de la modernité, avec ses espaces verts, ses terrains de sport, ses crèches et ses écoles qui, au pied des immeubles, composent la cité nouvelle, la cité radieuse. L’aménagement intérieur n’est pas en reste : cuisine équipée, toilettes particulières, salle de bain, chauffage central, vide-ordures… sont autant de signes d’un confort domestique dont on ne pourra plus se passer désormais.
En parallèle de cette organisation naissante découle la nécessité pour ceux qui ont tout perdu pendant la guerre, l’envie pour les autres, de se doter d'un ameublement aux lignes contemporaines, en écho aux propositions des fabricants de l’époque. Car la Reconstruction a opéré une révolution dans certains ateliers. Pour s’adapter aux budgets serrés et aux petites surfaces de ce nouvel habitat, la série a remplacé l’exemplaire unique, le bois s’impose dans ses essences les plus communes (hêtre, chêne), les aménagements intégrés, les meubles évolutifs, font leur entrée dans les intérieurs… Les créateurs René Gabriel, Marcel Gascoin, Roger Landault, dont certaines des pièces sont présentées ici, mais aussi Charlotte Perriand, Louis Sognot et bien d’autres encore, vont mettre leur talent et leurs innovations au service de ce moment unique dans l’histoire de la nation. Autant de signatures qui symbolisent les espoirs d’un monde nouveau quand le travail de Nicolas Moulin en capture ses revers.
From the street, the imposing zebrano desk on which a model of the large building complex is placed raises the alarm in the mind of the passer-by who suddenly becomes an observer. At the sight of the wide-angle photograph set opposite the library, a question emerges: what are we trying to portray in this way? The representation of an architect's or builder's office in the middle of the last century? Why here and now? The second room, with its dated interior scenes, could confirm the decorative sense left by the first one, if Nicolas Moulin's photographic series, his models, did not project a form of tension in each of the rooms - office, living room, dining room - reconstituted for the occasion. Soulless dormitory cities, megalomaniacal buildings on the verge of collapsing, so many no-man's lands, in the primary sense of the term, created by the artist, like an indictment of an architecture that would have forgotten to serve man or that man would have deserted.
And yet the large ensembles built in the 1950s were hailed as an indisputable progress in countries where the questions of housing shortages and poor housing were simultaneously raised.
All the more so because this new urban planning is adorned with the colors of modernity: green spaces, sports fields, nurseries and schools which, at the foot of buildings, make up the new city, the radiant city. Interior design is not to to be left out: fully equipped kitchen, private toilets, bathroom, central heating, garbage chute... are all signs of a domestic comfort that we can no longer do without.
In parallel with this new organization, the need for those who lost everything during the war and the desire for others to acquire contemporary furnishings echoes the time proposals. By the same token, the Reconstruction brought about a revolution in some workshops. In order to adapt to tight budgets and small surfaces coming with this new habitat, the series replaced the single copy, the common wood species (beech, oak) imposed themselves. Integrated arrangements and evolutionary furniture make their entry in the home... René Gabriel, Marcel Gascoin, Roger Landault, some of whose pieces are featured here, but also Charlotte Perriand, Louis Sognot and many other designers will put their talent and innovation at the service of this unique moment in the history of the nation. Many signatures that embody the hopes of a new world when Nicolas Moulin's work captures its setbacks.