Recent Portraits - Andrew Mania

Du 18 mars au 7 mai 2016

Andrew Mania - Recent portraits

“The feelings that hurt most, the emotions that sting most, are those that are absurd - The longing for impossible things, precisely because they are impossible; nostalgia for what never was; the desire for what could have been; regret over not being someone else; dissatisfaction with the world’s existence. All these half-tones of the soul’s consciousness create in us a painful landscape, an eternal sunset of what we are.”

Fernando Pessoa

Face aux dessins si raffinés d’Andrew Mania, il n’est pas facile de trouver un mot qui les résume clairement. Ce pourrait en fait être le mot portugais, saudade, qui n’a pas d’équivalent en anglais mais qui semble bien plus approprié que tous les autres. Il désigne un état d’esprit particulier de façon bien plus précise que tous les termes anglais que je connais : un état de profonde nostalgie ou de profonde mélancolie lorsque nous désirons une chose absente ou quelqu’un que nous aimons. Un désir que nous éprouvons envers des choses impossibles, envers le passé, envers des ancêtres venus d’un autre pays où nous n’avons jamais habité, envers de nouvelles possibilités. Ce désir se dégage de l’œuvre de Mania tout comme l’évoquent les mots du poète portugais Fernando Pessoa cités plus haut.

Comme les sculptures classiques d’Antinoüs, demi-dieu et héros grec, les jeunes visages que dessine Mania sont d’une beauté presque idéale, mais à la différence du tragique portrait d’Antinoüs ou du miroir de Dorian Gray, ces dessins montrent leurs sujets à un moment de leur vie où leur apparence réelle ne pourra ensuite que se dégrader. La série de dessins que Mania a réalisé d’un ami portant une perruque rose et se prenant en photo avec son portable rend compte de cette malédiction narcissique contemporaine qu’est le selfie, l’obsession de sa propre image. Dans le mythe grec de Narcisse, le jeune homme du même nom est si préoccupé par lui-même qu’il se noie après avoir été attiré par son propre reflet à la surface d’un étang. Puisque sa beauté ne pourra jamais être appréciée à sa juste valeur, il préfère se suicider. En transformant ces photographies en dessins sur bois magnifiquement fidèles, Mania donne à une image numérique éphémère et obsessionnelle, une permanence susceptible de durer aussi longtemps qu’un portrait de la Renaissance. Il subvertit et complique non seulement le caractère éphémère de l’image, mais aussi son narcissisme, en faisant de celle-ci une œuvre d’art estimée et médiatisée.

L’œuvre de Mania a quelque chose de néo-romantique qui l’inscrit dans une tradition graphique remontant aux années 30 et 40, et auparavant, notamment les œuvres des artistes de cette époque comme John Minton, Lucian Freud, Pavel Tchelitchew et Christian Berard.

Leur travail était précis et il en émanait pourtant ce même sentiment de saudade. Le mot nostalgie semble ne pas être le bon pour décrire une œuvre si contemporaine ; pourtant, cette nostalgie existe de façon indéterminable dans les dessins de Mania. Tout comme certains éléments de réalisme magique, tels que l’intensité des regards, qui confère à ses compositions une dualité troublante et néanmoins amusante, celle du figuratif et de l’abstrait.

Un sentiment de poésie visuelle porte l’œuvre de Mania, distillé par ses compositions tout comme il l’est dans les boîtes de Joseph Cornell. Mais ce sentiment poétique se mêle au néo-romantisme des dessins de Mania et me fait penser à un autre mythe grec qui inspira le poète John Keats : Endymion. Ayant obtenu de Jupiter le don de la jeunesse éternelle, voué à un sommeil sans fin, Endymion fut l’amant de Diana, déesse de la lune, qui gardait son troupeau pendant qu’il dormait. Ainsi comme Thomas Bullfinch l'écrit, Endymion est pour nous ce jeune poète cherchant en vain ce qui pourrait satisfaire ses caprices et son cœur, trouvant son heure favorite à la clarté de la lune et ravivant là, sous les rayons de ce brillant et silencieux témoin, la mélancolie et l’ardeur qui le consument. L’histoire évoque un désir d’amour poétique, une vie consacrée davantage aux rêves qu’à la réalité…

Texte de Simon Martin