Patrick Saytour


du 22 mai au 20 juin 2015


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  • Les tableaux de Patrick Saytour cherchent à faire sortir de la représentation quelque chose qui l'oblitère, qui la "barre", la grime et la surligne. Cette entreprise repose moins sur une négation (exorcisme) de l'icône (peinture et artiste confondus) que sur une tentative de lui opposer ce qui serait sa contre-forme, sa chute ; ce qui est lié à elle par la continuité du dé-bordement (l'art contre-forme du réel). Chez Saytour, le débordement, en son sens théâtral, a trait au registre du carnaval et des rîtes d'inversion, concrétisé par la figure du « trouble fête » et de la doublure.

    En ayant recours à des espace picturaux pré-formés (nappes, rideaux, filets, tapis, papiers peints, couverture) l'artiste assume que les choses sont déjà jouées de l'extérieur, et que le travail consiste à impacter et s'intercaler à l'intérieur de ce qui le précède : annulation d'une théorie du goût et d'une théorie de l'inspiration. Aussi, la grille, dispositif récurrent chez Saytour, matérialise le schéma pré-existant, la structure dans laquelle l'artiste est toujours déjà « pris » (comme on dit pris dans les mailles du filet, dans le réel).

    Pour Saytour, ce qui s'oppose à la représentation, c'est la présentation, l'action, ou "intervention", en somme comment les choses sont "touchées" (par cette sorte « d'immémorial geste vacant » aurait dit Mallarmé, Duchamp, par la grâce du « hasard en conserve » - Tûché étant la déesse grec du hasard). La pliure et la brûlure sont les deux grandes interventions de « tûché » de Saytour, systématiquement opérées sur les repères préexistants du support. Ici, au niveau des points d'intersections des lignes, ainsi que sur les motifs que la touche vient re-marquer dans un jeu d'oblitération et de redoublement. Ces actions renvoient à la neutralité du geste, la « pure » action, qui intervient sur la toile en trouvant une raison extérieure à sa propre intentionnalité. Autre ressort du travail, le mouvement de la reprise ou du « recommencé », initié dans les années 1990, consiste à prendre comme repères pour de nouvelles séries d’œuvres des pièces anciennes, dans un jeu de mise en écho de soi et de fragmentation du cadre de sa propre histoire, pour re-conduire ses propres chutes, et ses contre-formes, pour créer des nouvelles extrémités. « On ne s'installe jamais dans une transgression, disait Derrida, la transgression implique que la limite soit toujours à l’œuvre ». Se copier, se transgresser indéfiniment, non se « dépasser » mais se faire déborder : s'illimiter dans la rature.

    La nouvelle série de peintures que Saytour présente à la galerie Valentin suit ces débordements du recommencé. Le schéma en est donné par une toile de 1967, tissu aux motifs floraux sur lequel l'artiste est repassé à la peinture jaune en faisant apparaître en contre-forme un motif de losange. Saytour prend ici comme support une série de couvre-lits anciens présentant un motif cousu de grille, et pour certain des motifs à fleurs et un débordement de franges. Le couvre-lit renvoie ici à la pratique des bords (border son lit), au conflit de la surface (décorative) et de l'espace (comme la nappe, il limite et présente un espace d'action et de pratique quotidienne). Mais plus encore, son aspect désuet et son anthropomorphisme sous-jacent induit une composante temporelle, une sorte d'historicité du vécu que la composition vient re-priser, faire sortir de son lit, de ses gonds ( « Time out of joint »). Sur la trame pré-formée du couvre-lit le geste s'insère en piquant une série d'objets à chaque point d'intersection. La piqûre valant pour une substitution de la brûlure (ou de la surpeinture) qui était opérée au niveau des plis, point de jonction entre différentes parties ou séries du hasard qui fragmentent l'unité-tableau.

    Saytour suit le rythme des motifs en adoptant un systématisme de répétition qui ne vaut que comme débordement, différence ; chaque objet connote et illustre une aire potentielle de sens (de figuration) et un rapport à la série (au schéma, au diagramme statistique). Mais elle lui échappe puisqu'elle n'est pas régulière. Comme les « petits objets » que l'artiste ramasse, remarque, accumule depuis des années, la grille joue du décentrement, et de la limite. Les objets « bégayent » part leur capacité à produire de la représentation, et à ne pas savoir le faire autrement que par une « présentation », manquant du poids de l'autorité, ils marquent un écart et une défiance vis à vis de la représentation tout en lui étant « attenante » (les Attenances,1984-2009).

    Petits jouets en plastiques, chinoiserie manufacturées, lunettes de soleil, fruits et poissons artificiels, poids de pêche, tampons à récurer, les objets suggèrent un registre de la proximité, jamais de la promiscuité (nul pathos de l'intimité, et de l'intériorité, celui que Matisse a justement réussi à définitivement dé-jouer en découvrant la contre-forme). Ils sont à la lisère d'une forme d'invisibilité « criarde », entre le décoratif et l'utilitaire, entre la figuration et l'action quotidienne, entre le signe plastique et le signe social, économie d'affect et économie marchande. La répartition est spontanée, « objective », non informée par le poids affectif des objets. Leur composition tend à désigner des communautés de choses, de formes et de couleurs dans lesquelles le redoublement met à mal l'identité de l'objet, jouant sur différents effets optiques, de densité et d'intensité. Touchant et recouvrant la couverture, ces objets sont comme des petites entailles qui font deviner la plénitude de certains mondes, des impacts affleurant la surface comme des touches de couleurs.

    Ces nouvelles pièces sont aussi des tableaux abstraits au sens où ils portent sur l'abstraction du temps, son décompte et sa reprise, et ont aussi trait à une histoire de la « peinture du temps », celle de la vanité, et de la nature morte. Ils semblent désigner comme des portraits. Portrait automatique de l'artiste en « vieil enfant », oxymore que Saytour aime à employer.

    Texte de Clara Guislain.