Steppterm

Nicolas Moulin
du 18 octobre au 22 novembre 2014


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  • Ruine ne se dit que des palais, des tombeaux somptueux ou des monumens publics. On ne diroit point ruine en parlant d’une maison particulière de paysans ou de bourgeois ; on diroit alors bâtimens ruiné. D. Diderot & M. d’Alembert

    Steppterminal a été pensé comme un ensemble d'hybrides entre le fragment architectural et la sculpture autonome. La série présente un ensemble de structures fantômes, sans statut, ni avenir, évoquant un présent perpétuel, celui de la ruine, ou d'une construction inachevée, refermée sur sa défaillance souveraine. Cette nouvelle pièce de Nicolas Moulin comprendra en tout six éléments, dont figurent ici les deux premiers. Elle reprend des principes techniques de construction modulaires de l'architecture brutaliste des années 1960 et s'inspirent plus particulièrement de parties de bâtiments existants, réduites à l'échelle 1/6, ici le centre IBM de la Gaude, dessiné par Marcel Breuer ( Steppterminal 1) et le Boston City Hall de Kallmann McKinnell & Knowles (Steppterminal 2).

    L'architecture brutaliste, sublimant l'expressivité austère et radicale du béton brut dans des bâtiments d'habitats collectifs, de centres administratifs ou d'entreprises, s'est développée de manière exponentielle dans les années des trente glorieuses, celles aussi de la guerre froide. Elle fut donnée comme l'expression « terminale » des grandes utopies modernes, leur dernier souffle, aujourd'hui éteint. Appelée autrefois par Le Corbusier « romantisme du mal foutu », l'esthétique brutaliste associait une vision prospective de l'avenir, chargée de répondre aux nouveaux besoins de la société de masse, avec des principes de construction archaïques, édifiant ainsi l'image paradoxale de bâtiments qui semblent avoir prévu leur propre obsolescence. Aujourd'hui impopulaires, associés à l'esthétique du « laid », ou à la fracture sociale par un imaginaire collectif désormais conditionné par la neutralité standard de l'esthétique pavillonnaire, ces bâtiments véhiculent l'image désynchronisée d'une modernité tombée en désuétude, une sorte d'interzone, qui continue pourtant à être traversée ou habitée.

    En reconstruisant ces constructions, en les donnant à contempler, à analyser, à lire ( l'un des fondements de l'architecture brutaliste étant la lisibilité de la structure du bâtiment ) comme des fragments, des vrai-faux simulacres, Nicolas Moulin temporalise ces fantômes, leur ré-attribue une fonction transitoire.

    Tout à la fois maquette surdimensionnée, sculpture exsangue, espace potentiel dont on aurait évacué la dimension ludique, évoquant les découpes de bâtiments de Matta Clark, Steppterminal est semblable à ces « éléphant blancs », monuments abandonnés en cours de construction, n'ayant jamais accueilli l'activité humaine pour laquelle ils ont été imaginés. Trop coûteux matériellement, et symboliquement à détruire, ils restent des monuments improductifs, de spectres de bétons continuant à peupler le paysage des vivants.

    Dans ce projet, l’artiste doit procéder comme un ingénieur, avec précision, calcul, prenant en compte le poids, l'équilibre, la pesanteur, la tension entre les modules élaborés dans des matériaux  analogues, ici des dérivés de synthèse du béton.

    Nicolas Moulin travaille à mettre en présence un monde absent, faisant de l'absence et de la désintégration les éléments constitutifs de notre condition contemporaine. Cette « esthétique de la disparition » ( Virilio) atteint ici une forme ultime, et paradoxalement un caractère de plus en plus concret : la ruine en tant que projet architectural, en tant que devenir.

    Texte de Clara Guislain