Guy Mees

Une exposition de Guy Mees
du 16 mai au 16 juin 2013

Vernissage le jeudi 16 mai de 18h à 21h

Presse
Contemporary Art Daily

Figure centrale de la scène anversoise de l'après guerre, Guy Mees (1935-2003) a laissé une oeuvre dont la singularité se soustrait à toute entreprise de classification. Au confluent de multiples réseaux d'influences, de l'abstraction géométrique à l'art informel, du minimalisme à l'art cinétique, du courant «spatialiste » aux arts décoratifs, la recherche de Guy Mees repose sur une tentative de refondation du langage pictural en dehors des limites de l'espace du tableau, et la recherche d'un équilibre complémentaire et fonctionnel entre la forme (l'objet esthétique) et l'habitat (l'espace vital et social). Au-delà d'une apparente rigueur formaliste, les oeuvres de Mees possèdent une fragilité intrinsèque, semblent toujours potentiellement courir le danger de la déchirure, de la brisure ou de l'extinction. C'est que Mees cherche dans l'espace moins un principe de stabilité ou un point de fuite qu'un principe de coexistence entre éléments épars, qui supporte une infinité de configurations et échappe à la tentation despotique pour accueillir la diversité, la variation, la modulation. Dès ses premiers reliefs en charbons ponctués de petites traces de pigments bleus exécutés dans une esthétique matiériste, les frontières entre la peinture et la sculpture tendent à se diluer. Jusqu'aux dernières séries des «papiers découpés» ou de «plinthes» Mees progresse vers une radicale simplification de ses moyens et une confrontation de plus en plus directe avec l'espace réel.

En 1960, Mees donne le nom d'«espace perdu» à une série d'oeuvres réalisées à partir de dentelle industrielle tendue sur des panneaux ou sur des structures géométriques, pyramidales ou cubiques qu'il pose au sol ou accroche au mur. Il introduit à l'intérieur de certaines de ces pièces des néons ultraviolets, bleus ou mauves qui jouent sur des effets de vibration et de profondeur optique. Ces premiers « espaces perdus » montrent l'intérêt de Mees pour les phénomènes transitoires, et tendent, au delà de la référence à l'art minimal et à l'idéalité d'un espace pictural illimité, à affirmer la sensualité de la surface «en soi». La dentelle utilisée ici comme une membrane quasi-organique, fait aussi référence au monde utilitaire du vêtement, enveloppe-frontière entre l'espace intime du corps et l'espace social, motif qu'il déclinera sur le mur sous la forme de petites robes. La présence des néons visibles à travers la dentelle, tend quant à elle à «mettre en lumière» l'illusionnisme de la représentation picturale.

Dans les années 70, Mees dispose de manière aléatoire des petits bâtonnets de papier aux tons pastels sur des feuilles de papier transparent, formant comme une précaire équation rythmique. Ces compositions sommaires obtiennent leur relief à travers des effets d'ombres portées et se laissent agiter par le courant de l'air. Parfois, Mees ponctuent les feuilles transparentes de pointillés de pastels ou de feutre, sorte de survivance d'une gestuelle subjectiviste. A partir de l'année 1983 Mees procède à une nouvelle série d' «espaces perdus», compositions en relief réalisées à partir de découpes au couteau de feuille de papier coloré épinglés à même le mur. Ces « corps » (c'est ainsi qu'il les désignera) vulnérables apparaissent alors comme les possibles signes résiduelles d'un espace pictural brisé, désintégré puis reconfiguré dans un nouveau champ de force mobile. Leurs contours anguleux, ou arrondis et leur linéarité souvent heurtée forment comme des incisions à même le mur, oscillant entre une esthétique de la lacération ou de la fulgurance, rappelant par endroit la sensualité de la danse, à d'autres, l'essence d'un paysage. Ces surfaces aux couleurs pures disposées de manière systématique viennent briser le silence monolithique de la partition architectural, y insuffler un rythme, une musicalité. Mees décline ses espaces perdus sur une multiplicité de supports (papier de soie, papier journaux, aluminium, papier mat ou brillant), modulant à chaque fois les contours, les tailles, le rapport de force et de poids entre les couleurs, les effets de réfraction ou d'absorption de la lumière. Ces gestes répétés qui extraient la forme de la couleur, semblent parfois hésiter, s'interrompre puis reprendre leur cours, laissant perceptible le trajet irrégulier de la sensation. Suspendues au vide, sans ossature, ces figures semblent chercher le moyen d'adhérer à l'espace sans s'y établir irrévocablement. Leur ancrage n'est que provisoire, passager : inscrite au creux de leur modeste présence, demeure l'incertitude qu'il y a à habiter le monde sans s'y abîmer.

Clara Guislain