Mécanique populaire

Une exposition de Renaud Jerez et David Douard
juin-juillet 2011


Répondant à une invitation de la galerie Chez Valentin, le jeune artiste français Renaud Jerez propose une exposition de ses récentes œuvres qu’il a choisit de confronter avec les pièces d’un autre jeune artiste, David Douard. « Mécanique Populaire » est l’occasion d’une troisième collaboration entre ces deux artistes. Tout en évoluant parallèlement et individuellement, leurs univers respectifs demeurent intimement liés. Partageant un socle imaginaire commun qu’il doivent en partie à une longue amitié, ces deux pratiques se nourrissent de mêmes référents culturels et historiques. C’est donc naturellement, par affinités formelles et conceptuelles, que les deux regards se croisent, s’alimentant l’un l’autre, construisant un langage qui met à jour des origines communes.

Prenant racines à partir d’une géographie mentale collective, les œuvres proposées par Renaud Jerez et David Douard construisent et agencent des objets du doute, cultivent les écarts et multiplient les références, attirant le regard dans de sinueuses trajectoires du sens. Puisant sa source dans les latences du réel, leur pratique relève d’une forme de maillage mental et intuitif qui s’incarne à l’intérieur de dispositifs hybrides, rejouant ainsi les codes du display, de la peinture, de la sculpture ou encore du collage et de la vidéo. Elaborées à partir d’une profusion de matériaux, objets ou fragments d’objets manufacturés, textes, images, affiches publicitaires, matières premières et organiques, ces œuvres glissent du registre de la low culture la plus triviale à celui de l’histoire de l’art et des idées, construisant un langage multiforme qui percute le réel à travers ses différents niveaux de représentations. N’entretenant nul complexe vis-à-vis des références et des codes qu’ils manipulent avec une forme d’irrévérence qui souvent tient de l’humour ou de l’ironie, leur geste artistique, libre et radical, s’apparente à une forme d’appropriation, d’extraction ou de prise de possession du réel comme matériau brut, comme réservoir de formes pures. Refusant le confort d’un point de fixation du sens, l’œuvre fuie la lourdeur des fondements théoriques, lui opposant une « mécanique » intuitive qui cultive le doute et l’équivoque. Cette simplicité affichée du geste qui puise spontanément dans les organes de la réalité la plus ordinaire revendique sa filiation avec Fluxus. Ainsi, chez Renaud Jerez et David Douard l’œuvre tient le plus souvent du montage, de l’agencement d’une partition abstraite qui redouterait l’accord parfait, lui préférant le relief de ses dissonances. Procédant par accumulation, assemblage, ou au contraire par extraction ou simplification, l’œuvre se donne à voir comme une pure construction dont la matrice, le principe organisateur, demeurerait partiellement voilée, secrète, voir totalement occulte. Favorisant les silences, jouant d’ellipses ou de détours, l’image n’est jamais directe, entretenant l’errance et la déroute du spectateur. Ainsi, si ce dernier peine à déchiffrer la trajectoire mentale de l’artiste, à percer le « sens caché » de ces œuvres, c’est que ce montage est à géométrie variable, cette grille de signes pouvant être activée librement. Malléable, l’œuvre dans son déploiement reflète cet intérêt que les deux artistes entretiennent pour « les états liquides » de la pensée, les flux et les passages du sens qui mettent en contact et rapprochent des réalités a priori incompatibles. C’est alors la résistance de cette soudure, ce qui ce fait lien « entre » les éléments qui ordonnent notre monde visible, que les deux artistes s’attachent ici à questionner. Afin de bouleverser l’apparence inflexible du réel, et pour rendre lisible cet agencement poétique, l’œuvre suppose alors de la part du spectateur une grande souplesse du regard.

Clara Guislain