The Silent Movie

Une exposition de Laurent Grasso
2010


« La visibilité est un piège »
(Michel Foucault, Surveiller et Punir, 1975)

« Silent Movie » a été réalisé et produit à l’occasion de l’invitation de Laurent Grasso à la 8e Edition de Manifesta à Murcia, en Espagne. Présenté parallèlement à la Galerie Chez Valentin, le film s’attache aux constructions militaires invisibles de la côte de Carthagène. Il consiste en une approche silencieuse des bâtiments de défense, empruntant tour à tour le point de vue de l’attaquant et celui de l’assiégé. Les formes des baterias et des forteresses, différentes selon les périodes, retracent un historique de l’architecture de surveillance et mettent en perspective l’idée d’un ennemi potentiel toujours nouveau.

« Silent Movie » pourrait être une expression générique pour désigner le travail de l’artiste qui met sans cesse en tension ce qui est visible avec ce qui se dissimule. Le principe de surveillance invisible, dans l’univers carcéral et militaire, renvoie au système « panoptique » mis au point par le philosophe anglais Jeremy Bentham à la fin du XVIIIe siècle. L’objectif de la structure est de permettre à un surveillant, placé dans une tour centrale, d’observer presque simultanément tous les prisonniers enfermés dans des cellules individuelles, sans que ceux-ci ne puissent savoir s’ils sont observés – le dispositif suffisant à lui seul à créer un sentiment de surveillance permanente. Les batteries sont directement liées à ce principe de visibilité. Elles incarnent à la fois une menace extérieure réelle, mais aussi plus intrinsèquement, une forme d’omniscience invisible, de force absente qui trouve un écho direct avec les enjeux artistiques du travail de Laurent Grasso. Pris comme objet architectural, l’édifice militaire déserté, sa forme, a une existence autonome et trouve une réception propre dans l’inconscient de chacun. Interrogeant les conditions de captation et de projection des images, Laurent Grasso construit des situations qui perturbent les consciences et provoquent les questionnements. A l’instar de « Paracinéma » où il filme des décors abandonnés, ou même de « Haarp » et « Echelon » dans lesquels il aborde une réalité militaire mystérieuse, son travail interroge le statut de l’image confrontée à ces territoires inaccessibles. Pour autant, ses œuvres ne cherchent pas à documenter les domaines de recherche qu’il investit. Dans « Silent Movie », l’absence de commentaires, d’explications ou de points de vue clairement définis révèle une forme de construction en creux du travail où les points de repères semblent systématiquement effacés. La caméra elle-même, comme outil de perception, est placée au cœur d’une réalité ambiguë. Sa statique étire le temps et permet le surgissement d’images énigmatiques. La tension entre l’accessibilité physique du dispositif et son contenu mouvant appelle un réseau d’hypothèses qui tire le contenu du film vers une quasi-abstraction.

Entre film et installation, ces dispositifs rejouent dans leur présentation mais aussi dans leur possible interprétation les dispositifs de contrôle de notre société. Les structures isolées et muettes des batteries deviennent alors des métaphores de notre société contemporaine et de ses représentations. Dans le silence qui les habite, le spectateur rejoue un rapport qui est celui qu’on a communément avec l’architecture. Cet échange muet est le résultat d’une rencontre esthétique, émotionnelle, mais aussi attentive. Donnant l’impression de passer d’un « déjà vu » à un « jamais vu » toujours renouvelé, les mécanismes de perception eux-mêmes sont intégrés dans le travail de Laurent Grasso où la rencontre entre le principe d’omniscience et de dissimulation de l’image atteint une forme d’apogée.