TimeDust

Une exposition de Laurent Grasso
2008


En 1619, Galilée aurait employé pour la première fois le terme « d’aurore boréale » pour désigner ce qu’Aristote nommait auparavant « les déchirures du ciel nocturne derrière lesquelles on voit des flammes ». Presque trois siècles plus tard, l’ingénieur d’origine serbe Nikola Tesla se retire dans les montagnes de Colorado Springs afin de mener des expériences sur les ondes électromagnétiques. Au cours des multiples séjours dans son laboratoire, il découvre le phénomène des ondes stationnaires et conçoit les prémisses d’un gigantesque système de transmission d’énergie sans fil. Il tente alors de prouver que de grandes quantités d’énergie électrique pourraient être transmises dans les couches supérieures de l’atmosphère sur n’importe quelle distance. On disposerait, par conséquent, d’énergie électrique en n’importe quel point du globe. Face à ce projet, le créancier de Tesla, décide de retirer son aide financière en prétextant : « si tout le monde peut puiser de l’énergie où mettrons-nous le compteur ? ».

Le laboratoire de Tesla est dynamité peu de temps après, mais ses recherches sur les aurores boréales et leur capacité à réfléchir les ondes électromagnétiques continuent de servir de support aux programmes les plus pointus de l’armée américaine. C’est notamment le cas de HAARP, (High Frequency Active Auroral Research Program), un programme de recherches dans le domaine des hautes fréquences appliquées aux aurores boréales situé en Alaska. Si cet observatoire a pour vocation officielle d’étudier les propriétés de la haute atmosphère, par exemple la manière dont les perturbations ionosphériques ou orages magnétiques peuvent affecter les communications radio mondiales, de nombreuses rumeurs courent sur les visées militaires secrètes de ce programme : contrôler le climat, provoquer des tremblements de terre, influencer le comportement humain, etc.

Prenant pour toile de fond ce phénomène naturel spectaculaire et ses possibles applications à des fins militaires, la vidéo 1619 de Laurent Grasso reproduit de manière artificielle les vibrations colorées d’une aurore boréale dans un décor parsemé de sphères géodésiques. C’est d’ailleurs une réplique de l’une de ces sphères imaginées par Buckminster Fuller que représente la sculpture 525 et que l’on retrouve également dans Echelon, maquette d’une base du réseau du même nom présentée dans une boîte noire. De cette forme à l’origine inspirée de structures naturelles mais dont la réalisation nécessite la maîtrise de calculs mathématiques et de phénomènes mécaniques complexes, Laurent Grasso entraîne le visiteur vers ses applications les plus inquiétantes. Créé en 1947, le réseau Echelon désigne en effet un vaste programme d’écoute, de contrôle et d’interception des communications publiques et privées, dont les antennes réparties sur l’ensemble du globe sont dissimulées dans des sphères géodésiques. 525 et Echelon jouent ainsi de cette même ambiguïté d’une adéquation entre des phénomènes naturels complexes ou des formes inspirées de structures géométriques universelles et leurs possibles applications scientifiques ou militaires. Objets mutiques, ils renvoient pourtant aux outils d’écoute et de vision, aux « oreilles » et aux « yeux » d’un monde de surveillance généralisée. Ce que le mur acoustique étouffant les sons tout en réfléchissant les images projetées dans la galerie vient nous rappeler. Pour autant, les œuvres de Laurent Grasso ne cherchent ni à illustrer ni à documenter ces domaines de recherche et leurs finalités plus ou moins avouées, elles constituent davantage un faisceau d’hypothèses et de projections sur une réalité physiquement et mentalement difficilement accessible. C’est ainsi le cas dans sa nouvelle vidéo, Time Dust tournée sur le site d’un observatoire dans le désert du Nouveau-Mexique dans laquelle un « nuage » de brouillard optique lié à la chaleur – ou pourquoi pas à une faille composée de particules temporelles, de « poussières de temps » – se déplace autour d’antennes de télescopes astronomiques. En interrogeant les conditions de captation, d’apparition et de projection des images, les œuvres de Laurent Grasso ouvrent ainsi le champ à l’élaboration de fictions spéculatives, à une mise en fiction généralisée ou du moins à une opacification de ce que l’on appelle communément « réalité ».