Les installations vidéo d’Olivier Dollinger semblent mesurer le degré de résistance d’une individualité à l’épreuve de certains codes culturels, parfois marginaux, qui façonnent autant le corps que l’esprit : qu’un body-builder déambule seul dans une galerie d’art déserte (The tear builder, 1998), un jeune scooteriste exécute des brûlures de pneu au sol (Burning, 1999) ou un homme apparemment désœuvré s’affuble d’une énorme tête de Pokemon (Collapse, 2000). Soit : l’émouvante persistance d’une nature littéralement cuirassée par la culture.
Pour sa dernière installation, Over-drive, présentée à la galerie Chez Valentin, Olivier Dollinger a filmé en banlieue parisienne une compétition de SPL (Sound Pressure Level), une discipline originaire des États-Unis qui consiste à optimiser, via de puissants haut-parleurs, la pression acoustique atteinte dans l’habitacle d’une voiture. À partir d’une observation attentive et curieuse de cette dérive radicale du tuning1, Dollinger oppose à l’éclairage documentaire une véritable expérience sensorielle, plus onirique qu’anthropologique ou même sémiologique. L’installation, qui utilise tout l’espace de la galerie, égare le visiteur dans une zone incertaine qui l’éloigne de la réalité socioculturelle du “ sujet ”. Les visages, filmés en plans serrés à travers les pare-brise, mais qu’on dirait presque fondus dans un deuxième écran, offrent une séduction insoupçonnée : des concurrents anonymes transfigurés qui se meuvent lentement, comme autant d’apparitions, et dont l’expression maintient une fascinante indétermination entre absence et concentration, apathie et extase, pose et autisme. Une telle ambiguïté n’est d’ailleurs pas sans évoquer la grâce trouble des évolutions de cosmonautes en apesanteur voire, de manière plus dramatique, les bulles stériles pour enfants malades.
Le grondement sourd des infra basses diffusé par les haut-parleurs de compétition installés dans la galerie neutralise le caractère éthéré de la projection vidéo. Navigant dans des fréquences pratiquement imperceptibles pour l’oreille mais directement (et dangereusement) palpables physiquement, la bande-son renvoie à l’expérience limite que représente les shows SPL, saisis de l’intérieur : des instants concentrés, tendus, grossis par une fureur qui menace à tout moment d’imploser.
Avec Over-drive, l’artiste répond à sa manière au constat d’une dépossession de l’expérience dans le monde contemporain, que Giorgio Agamben énonce comme l’éloignement d’un état d’enfance, entendu au sens étymologique d’in-fans, c’est-à-dire ce qui est “avant le langage”2. À cela, Olivier Dollinger objecte, à travers la représentation d’une activité apparemment triviale, une véritable expérience de l’ineffable et, paradoxalement, de l’inaudible. Comme le dit le Docteur Schweitzer à l’infirmière effrayée dans la pièce de Cesbron : “ …ici, ce qui est dangereux, c’est ce qu’on n’entend pas ”3. Over-drive opère, comme tout sublime, aux frontières de l’effroi.
Guillaume Désanges
1 Art de transformer, pour le plaisir, l’aspect des véhicules
2 Georgio Agamben, Enfance et histoire, Paris, Editions Payot, 1989
3 In Il est minuit Docteur Schweitzer, de Gilbert Cesbron, 1951