En proposant une exposition d’“interprétation”, Franck David franchit une nouvelle étape dans son travail de dialogue et d’échange. Plutôt cantonnée au texte (voir ses appropriations de marie Nimier, ou récemment d’un catalogue de Hans-Peter Feldmann) cette “esthétique relationnelle” (sic) s’apparente, c’est certain, à la “reprise” musicale, ou, mieux, aux “battles” que se livrent les rappeurs, en reprenant et amplifiant les “motifs" lancés par l’adversaire.
Cette notion d’ “interprétation” est centrale autant que minorée dans la pratique de l’art, notamment contemporain. “Ce sont les regardeurs qui font les tableaux” : la phrase-manifeste de Marcel Duchamp est si souvent citée qu’elle s’est vidée de tout sens. Dès l’origine, cependant, la “gravure d’interprétation” a été le vecteur de diffusion de la peinture. Équivalent graphique de la description, la “gravure d’interprétation” est le témoignage d’une " façon de voir " : une critique, donc. Si Jacques Villon, frère de Marcel Duchamp, excella dans cet exercice et fut l’interprète favori des plus grands peintres de l’entre-deux-guerres, on se souvient des interminables conflits qui opposèrent Dürer à Raimondi : le maître rhénan en prit lui-même le burin.
Pour ce qui relève de l’installation, de l’in situ, l’art contemporain se délecte des " reconstitutions ", du Merzbau de Schwitters jusqu’à l’absurde (la reconstitution du " Vide " d’Yves Klein) : il est temps de créer un " Musée Grévin " de l’Art du vingtième siècle.
Récemment encore, une nouvelle race de " commissaires " a brillamment prouvé qu’une interprétation des œuvres, à la manière cette fois où un chef d’orchestre s’approprie une partition, ou un crooner échafaude un " pot pourri ", permet de les " réactiver " c’est-à-dire d’en modifier le sens profond, et du moins la perception.
Parce qu’il refuse de signer ou de dater ses œuvres, et donc de les " finir ", Franck David a placé cette notion d’inachevé au centre de sa pratique artistique. Chacun de ses objets laisse toute place au regardeur, au commissaire, au critique, au marchand et/ou au collectionneur de le continuer.
Cette intuition déborde régulièrement du cadre de sa pratique, on l’a vu, et l’organisation de l’exposition collective Esses, qui est l’expression brute d’une collectivité, en apporte la démonstration. En effet le titre de l'exposition est une interprétation phonétique de la lettre s, interprétation elle aussi mise au pluriel. Son choix, dans les œuvres d’Anne Parian, Martin Fonquernie, Jean-Luc Moulène, Joep Van Lieshout et Veit Stratmann met littéralement en abîme, s’agissant d’œuvres elles-mêmes ouvertes à l’appropriation, cette dimension relationnelle du regard sur l’art.
Jean-Luc Moulène travaille avec les collectifs d’ouvriers grévistes, avec la mémoire du syndicalisme français, tandis que Veit Stratmann ou Joep Van Lieshout élaborent des propositions où le corps est en creux, dans l’attente d’une utilisation.
Pour l’exposition, Franck David se réserve en outre d’interpréter à sa manière des modules de Mathieu Mercier pour y loger des archives consultables sur les participants de ce collectif projet.
Reprenant ce motif où Marcel Broodthaers et son " Musée des Aigles ", et Gérard Gasiorowski, avec " L’Académie Worosis Kiga ", l’avaient laissé, Franck David s’engage dans la seule " battle " artistique qui vaille : l’artiste contre ses fantômes.
Stéphane Corréard