Antoine Donzeaud

Né en 1985
Vit et travaille à Paris, France.


Expositions
  1. Losing interest, Valentin, Paris, 2018.
  2. De 10h à 4h du matin, Valentin, Paris, 2016.
  3. The Moon is a Harsh Mistress, Valentin, Paris, 2014.

Biographie complète (fichier pdf)


L’histoire de l’art progresse souvent par retournements. Ce terme, il faut l’entendre au sens le plus littéral du terme. Il n’y a qu’à penser au fameux urinoir de Marcel Duchamp, dont on oublie souvent qu’il procède d’une intervention certes mineure : un basculement d’un quart de tour. Irrévérencieux certes, le geste fondateur de l’art contemporain indique aussi qu’est possible autre forme d’opposition à l’ordre établi que la simple critique. Plutôt que d’en prendre le contrepied, apporter du jeu dans les rouages et préférer, pour le dire avec les mots du critique Hal Foster, l’ « exacerbation mimétique » à l’opposition frontale. C’est d’un tel état d’esprit que relève le travail d’Antoine Donzeaud, et qui se propage à travers ses différentes séries : les châssis déconstruits, les sérigraphies sur bâches publicitaires, les fenêtres industrielles ou encore les vidéos. A vrai dire, si nous évoquions en entrée le retournement, c’est que le terme – et le geste – a également valeur d’acte de naissance de sa pratique. « En dernière année de la Villa Arson à Nice, l’école d’art dont je suis diplômé, une vingtaine de mes toiles ont été vandalisées », raconte ainsi l’artiste. « Tout en faisant déjà de la vidéo et de l’édition, j’étais alors dans une pratique de peinture plutôt figurative, d’après photo ou déclinant un répertoire de gestes. J’ai d’abord tenté de réparer les toiles en les déchaussant et en y apposant des patchs. A terme, l’événement a été déclencheur d’une envie de m’éloigner de la peinture pour considérer l’ensemble, le châssis aussi bien que la toile, comme des éléments sculpturaux ». S’ensuivra une première série intitulée Untitled PE montrée lors de son exposition solo The Moon is a harsh mistress dans le project-space de la galerie Valentin à Paris en 2014, où l’artiste retourne la toile sur le châssis tout en le tendant d’un film transparent.

Retourner la toile, détourner la peinture certes, mais Antoine Donzeaud ne s’inscrit pas pour autant dans la filiation de mouvements recherchant la « simple mise à nu des éléments picturaux » comme l’écrivaient en 1969 les membres de Supports/Surfaces dans le catalogue de leur exposition au Havre La peinture en question. Chez eux, qui exposèrent également la peinture en qualité d’objet sculptural, la mise à nu des qualités matérielles visait à interdire toute divagation vers un « ailleurs » – la personnalité de l’artiste, sa biographie ou l’histoire de l’art. Chez Antoine Donzeaud, au contraire, la narration fait précisément retour lorsqu’advient l’abstraction. Cette narration n’est pas de l’ordre la filiation formelle de l’histoire de l’art mais s’enracine dans le vécu immédiat de l’artiste. Pas de grande histoire, ni de références clairement assignables pour autant, mais une infiltration du quotidien plutôt de l’ordre d’une irrémédiable porosité entre l’art et la vie acceptée et accueillie comme telle. Né en 1985, Antoine Donzeaud transpose ainsi dans ses œuvres la déhiérarchisation des sources propre à sa génération. Dans une même exposition, à l’image de sa deuxième à la galerie Valentin en 2016 qu’il intitule De 10h à 4h du matin, se mêlent les images prélevées dans la rue et les vidéos glanées sur internet, la pop culture et le pouvoir de transmutation du white-cube. En empruntant le titre au tube Je vis, je visser du groupe de rap PNL, l’artiste rapproche insensiblement le trafic de drogue à la sauvette dont traite les paroles de la chanson au travail de l’artiste.

Dans les deux cas, il s’agit à la fois d’une activité tout ce qu’il y a de plus réglée répondant à des horaires fixes, dont le succès dépendra d’une intelligence de la situation, d’une capacité à venir se couler entre les brèches de la société néocapitalisme et d’une urbanité lissée pour que rien n’en dépasse. Décaler le ready-made donc, déplacer la perspective habituelle, à l’image de ces Ordinary Objects for Common Use (Corner Couch) où les rebuts sans qualité, comme ces canapés abandonnés dans la rue, deviennent l’objet du regard esthétique dès lors qu’ils sont sérigraphiés sur bâches publicitaires. Ou encore avec les imperméables « Vêtememes », commandés à un site commercialisant des parodies de la marque ultrahype Vêtements, faisant elle-même son miel d’une reprise second degré de codes vestimentaires pas forcément conscients, allant de la panoplie punk à celle de l’employé de bureau lambda. Pas de posture critique dans ces ready-mades aidés où l’intervention de l’artiste reste cruciale pour celui qui, en guise de généalogie artistique, cite les grands maîtres de la peinture allemande, Sigmar Polke ou Georg Baselitz (autre grand adepte du retournement), les expressionnistes américains comme Robert Rauschenberg, l’art minimal avec Carl Andre ou l’appropriationnisme avec Elaine Sturtevant. De l’empathie plutôt, dont se dégage une certaine image de l’artiste à l’ère de Youtube et des memes comme figure d’ouverture et d’hospitalité se laissant traverser par les flux et les pratiques. Agrégateur de contenus et de registres différents plutôt qu’inventeur de formes ex nihilo, cette qualité intrinsèque à sa pratique d’artiste se retrouve également dans l’une de ses autres activités. « Lorsque je suis revenu à Paris après avoir fini l’école, j’ai commencé à montrer des expositions dans mon atelier à Belleville avec une curatrice, Elisa Rigoulet. Avec EXO EXO, le nom du project-space, je pensais d’abord intervenir comme régisseur au niveau de l’installation, mais peu à peu, j’ai commencé à avoir également un regard sur la programmation. » Avec des expositions de jeunes artistes peu montrés à Paris comme Pakui Hardware, Adam Cruces ou Zoe Barcza, l’espace prolonge sous d’autres formes l’énergie et l’ouverture à une diversité hétéroclite du travail d’Antoine Donzeaud. Démontrant une cohérence aussi fluide qu’une navigation sur internet qui se construit tout en lignes sinueuses, imprégnation et mimétisme.

Ingrid Luquet-Gad